Yanma Fofana & Fanny Irina

14 October - 13 November 2026
Overview

Cette exposition en duo n’est ni une fabrication, ni un assemblage factice. Près d’elle fait affleurer la sève qui irrigue d’un même fleuve les œuvres respectives de Yanma Fofana Fany et Fanny Irina : une circulation tangible, un murmure souterrain d’énergies, d’empreintes, de réminiscences et de gestes, qui donne à voir la manière dont deux épanouissements se nourrissent de la même terre.

 

Entre les deux femmes, une solidarité de fortune — un cousinage de destin noué en 2018 aux portes de leur année préparatoire aux écoles d’art — s’est muée au fil des ans en une parenté élective. De la toile à la terre cuite, les créations de Yanma Fofana Fany et Fanny Irina se déploient dans l’espace comme une constellation de signes et de couleurs. Une Voie lactée intime où chaque peinture, chaque carte émaillée, devient un point de repère pour s’orienter dans leurs univers et s’émerveiller dans le sillage de leur lumineuse sororité.

 

Au coeur de l’exposition, Yanma Fofana Fany érige, dans une composition magistrale, la figure de sa mère en dubalé¹, hiératique et frontale. De cette présence émane la vie, matérialisée par des motifs floraux et végétaux stylisés, dont des feuilles d’acanthes qui viennent renforcer sa monumentalité. Les traits de son visage, eux, convoquent la majesté ancestrale des bronzes d’Ifé. Trônant ainsi au cœur du foyer, la tête nue dans un salon que l’on devine, la mère de famille veille sur un petit garçon, ainsi que sur une figure spectrale — l’image rémanente d’un nourrisson qui imite, face contre terre, les rituels de piété de sa grand-mère. Yanma Fofana Fany parvient ici à restituer l’aura magnétique de ses proches dans des vibrations de glacis, jouant sur la densité des couches, superposant les jaunes, les roses, les verts et les bleus pour créer halos irradiants, fusionnels. Ainsi, la mère veille toujours. Même lorsqu’elle se détourne de nous, comme dans cette autre composition plus intime, elle continue d’observer le monde à travers le reflet d’un miroir — et de son dos s’enracine à nouveau une fleur, allégorie minimaliste de cette sève nourricière qui l’unit charnellement aux siens. Cette figure de protection et de filiation tisse un lien naturel avec l’œuvre de Fanny Irina, Ma fille, dans laquelle l’artiste travaille précisément à une inversion poétique d’une traditionnelle Mère à l’enfant : c’est la femme, ici enceinte, qui se retrouve ainsi apposée au corps d’un immense bébé, tous deux lovés dans une bulle amniotique de douceur.

 

Cette organicité apaisante se prolonge par la présence de l’argile — cataplasme et terreau duquel naissent les Hommes² — au sein de l’exposition. Modelées à la main dans du grès noir, de la terre brune ou de la porcelaine blanche, les « cartes » de Fanny Irina ne sont pas pensées pour le jeu ou la mantique, mais comme de véritables talismans. Chacune se présente comme le fragment d’un journal intime crypté où s’impriment astres, mains, lionnes et autres félins. La magie qu’elles contiennent agit dans le secret du four : c’est là que l’émail, en cuisant à haute température, se comporte comme un élixir alchimique et laisse sourdre des reflets de lait, de nacre ou de cristal au cœur de la matière — s’apparentant désormais à des pierres brutes que l’on aurait fendues pour en faire jaillir les mystères. Ce mysticisme et ce bestiaire protecteur trouvent un écho direct à l’univers de Yanma Fofana Fany et à son Arbre aux fleurs blanches, un être aux allures de gardien vulpien ou ailé, nimbé d’une luminescence soufrée. 

 

C’est dans cette lisière, entre le monde visible et l’invisible, que leurs pratiques se rejoignent. Qu’elles invoquent des animaux merveilleux, des icônes maternelles ou des astres d’argile, les œuvres des deux artistes convergent ainsi vers un même dessein : capturer l’évanescence des souvenirs et sceller à la matière leurs vies.

 

Louise Thurin,

Autrice et Commissaire d’exposition.

 

¹ Dubalé (variantes : dubale, doubalé, dougalé, dobali, dubalen) : Figuier à palabres et arbre traditionnellement sacré pour le peuple bambara. Incarnation physique de l’arbre généalogique, il est la métaphore absolue du pilier familial, à l’instar du baobab ou du fromager (kapokier) dans d’autres cultures subsahariennes. Ce symbole de transmission occupe d’ailleurs une place centrale dans La Terre en miettes (1985), le second tome de la saga Ségou de Maryse Condé.

 

² Ce motif de l’argile originelle traverse de nombreuses cosmogonies (traditions abrahamiques, égyptiennes, grecques). En Afrique de l’Ouest, la mythologie Dogon raconte que la divinité Amma façonna le monde et les premiers êtres à partir d’une motte de glaise. Un mythe que l’on retrouve aussi dans la tradition Yoruba, où l’orisha Obàtálá (« sculpteur de l’humanité ») modèle les corps humains dans l’argile avant que son père, le dieu suprême Ọlọrun, ne leur insuffle la vie.

Works
Installation Views